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Le Baron

Une vieille femme se fait des soucis au sujet de son Baron.


« Bonjour maçon »
« Bonjour Madame »
« Comment allez-vous ? »
« Quand ça ne va pas, on fait aller, n’est-ce pas Madame ».


Elle me regarde en souriant. Je dois avouer que cette phrase fait toujours son petit effet, elle a le don de créer une relation de confiance. Il doit être près de neuf heures et la maîtresse de maison vient à ma rencontre pour échanger quelques mots. Elle doit approcher de la soixantaine. Pomponnée, une couche de peinture sur le visage, les lèvres rouge sang, les cheveux arrangés avec soin et habillée de vêtements chics. L’image précise que je me faisais d’une riche diva qui aurait du mal à vieillir. J’ai la nette impression qu’elle sort tout droit de la salle de bains qu’elle a dû occuper depuis au moins six heures ce matin.

Il y a quelque temps, Monsieur m’avait contacté pour que je vienne maçonner un mur.
« D’ici jusque là, et de cette hauteur », m’a-t-il dit quand je suis arrivé sur place pour constater le travail qui m’attendait.

Pour vous brosser le tableau : il y a, sur le domaine, une propriété extraordinaire, agrémentée à l’arrière d’une terrasse pouvant facilement accueillir une maison ouvrière et une piscine extérieure. À cet endroit, il se trouvait une clôture en bois qui servait depuis des années à protéger les amatrices de bains de soleil contre le vent. Il me demandait donc de démolir la barrière et de la remplacer par un véritable mur, d’ici jusque là et de cette hauteur.

« Qu’est-ce que ça va me coûter mon garçon ? »

Mon garçon, mon garçon ! Pas si vite, j’ai quand même près de cinquante ans, je ne suis plus si jeune que ça ! 5 % supplémentaires pour la prime de tolérance au mépris. Mon garçon, non mais !
De retour chez moi, je fais mes petits calculs, j’appelle Monsieur pour lui communiquer le prix et me voilà en train de maçonner un mur d’ici jusque là et de cette hauteur. Hier, j’ai démoli la clôture en bois et creusé les fondations et, aujourd’hui, je me retrouve à assembler les briques avec du mortier, bref, à maçonner.

« Vous avez déjà vu le baron ? » me demande Madame tout en balayant le domaine du regard ?

Le baron, me dis-je en moi-même, je ne savais pas qu’un baron vivait ici. Mais ce ne serait pas étonnant, avec une si grande maison, de style gothique, ce n’est pas la place qui manque. Je n’étais sûrement pas né quand cette maison a été construite, mes parents non plus d’ailleurs. J’ai fouillé ciel et terre avant de trouver pour le mur des briques qui ressembleraient un tant soi peu à celles de la maison. Nul doute que ce domaine est encore le théâtre de déplacements en calèche. Je l’imagine, tirée par des chevaux et conduite par un cocher assis fièrement sur le siège avant. J’entends déjà le vieux baron crier : « Marcel, attelez mes meilleurs chevaux et en route pour Paris. » Et Marcel de répondre : « Tout de suite Monsieur, comme il vous plaira, Monsieur ». La richesse dégouline par toutes les pores, alors pourquoi pas, ce domaine appartient peut-être à un baron, hérité de son père qui était également baron et qui l’a, à son tour, hérité de son père, un comte qui sait ? Non, je n’ai pas encore eu l’honneur de le rencontrer. Je t’ai bien aperçue à quelques reprises hier de même que Monsieur, mais je n’ai vu personne d’autre.

Je lui réponds alors « Non, je n’ai pas vu le baron ».

Elle me regarde travailler un moment sans dire un mot, elle prolonge encore quelque peu le silence puis rétorque soudain en me regardant d’un air triste :
« Ces dernières années, il est devenu très renfermé ».
« Et puis, il n’est plus si jeune. »

Ça, je l’imagine bien, un baron digne de ce nom ne se doit-il pas d’accuser un nombre vénérable d’années. Soit dit en passant, qui tient encore à être baron de nos jours ? Tout cela appartient au passé, notre maison royale est un grand point d’interrogation. Le souverain est plus souvent en vacances qu’en train de régner. Il fend l’eau sur un yacht qui consomme plus de carburant en une heure que moi en un an avec ma voiture. En quoi peuvent encore consister les activités d’un baron ? Il s’agit probablement du père de Madame ou de Monsieur qui habite également ici, ou alors c’est plutôt elle qui habite chez lui. Ils doivent approcher de la soixantaine, Monsieur travaille encore et n’est pas pensionné, donc le baron père doit avoir quatre-vingt ou peut-être même quatre-vingt dix ans. Ça alors, je travaille pour la noblesse, si je l’avais su au moment de faire mon devis. Si le père est baron, ces deux là sont peut-être aussi chevaliers.

Je l’entends ensuite poursuivre son élégie : « Il ne supporte plus la pression ».
« Quand les petits-enfants sont présents, la maison est pleine de vie et il disparaît. Alors aujourd’hui que vous êtes occupé à travailler... »
Elle incline un instant la tête en signe d’assentiment, comme pour se convaincre elle-même et dit alors : « c’est difficile pour lui ».

Il n’est pas le seul, ce n’est pas simple pour moi non plus. Mais bon, l’argent ne pousse pas sur les arbres. Mon père n’était pas baron, il faut bien que je gagne ma vie. Tout au long de ma carrière, je me suis déjà retrouvé à des endroits étranges mais jamais chez la noblesse. C’est peut-être LE moment de promouvoir mon atelier de sculptures. J’imagine déjà l’article dans la presse : un artiste découvert par la noblesse. Qui sait, je pourrais ranger définitivement ma truelle et travailler à plein temps dans mon atelier.

« Oh, regardez », crie-t-elle complètement excitée, « le voilà ! »

Je suis brutalement tiré de mes rêveries et détourne mon regard dans la même direction qu’elle. Le chat !!!! Monsieur le baron est le chat, le chat tacheté blanc-gris-brun et noir. Non mais, quelle pitié !
Le baron sort des buissons et s’approche de nous. Tranquillement, sans se presser.

« Mais mon garçon », dit-elle, « je ne t’ai pas vu depuis deux jours, où est-ce que tu te cachais ? »

Il la regarde imperturbable, comme les chats savent le faire. Puis il me dévisage un instant l’air de dire : « et c’est reparti »
Il déambule entre nous, flaire les briques et mon bac de mortier. Évidemment que j’ai déjà vu le baron, cet animal vient régulièrement inspecter mon travail. Hier, il est resté couché quelques heures dans l’herbe à me tenir à l’oeil tandis que je creusais les fondations.

« Nous l’avons depuis sa naissance », explique-t-elle, « il va sur ses dix-huit ans. »

Non mais tout de même, va donc vivre avec ton chat, tu t’es bien moquée de moi. Tu l’as fait exprès ou c’est naturel chez toi ? Elle se baisse pour le caresser mais, à cet instant, le matou saute sur le tas de briques que j’ai préparé et disparaît à nouveau dans les buissons. Elle se relève, manifestement déçue.

« Et oui », soupire-t-elle, « il est temps que j’aille travailler moi aussi. »
« Encore une bonne journée, maçon. »
« Bonne journée, Madame »


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