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Un jour de malchance
« Un peu de café ? »
« Oui, des litres », lui répondis-je alors.
« Des litres ? » Répète-t-il d’un air interrogateur.
« Oui, non, enfin beaucoup en tout cas ». « Rien à faire, je ne peux pas me passer de tout ce qui nuit à la santé : café, cigarettes, alcool… sans oublier les femmes. »
« Les femmes ! » « Mon pauvre ami ! »
Je déduis, au ton de sa voix mais surtout à son attitude, que le tempérament de Monsieur diffère du mien.
« Des ennuis, rien que des ennuis. »
Que veut-il dire par là ? Pourquoi des ennuis ? Ce n’est pas parce qu’il ne sait pas jouer de piano qu’il doit détruire l’instrument. Qui pourrait se passer de la beauté de la musique ? Étudie le mystère et suit des cours. L’énigme finira bien par se dévoiler à toi. Tant de mystères ont déjà été résolus au cours des siècles passés.
Nous avons découvert que la terre tournait autour du soleil, l’humanité toute entière n’en a-t-elle pas pensé autrement pendant des milliers d’années ? Tu vas bien finir par percer le secret à jour.
« N’hésitez pas à utiliser la machine à café, voici le café et le sucre ; le lait est dans le frigo. »
« C’est très gentil, je ne manquerai pas de l’utiliser » lui répondis-je alors.
Mais je t’en prie, arrête de me frôler le bras, l’épaule et le dos et pars donc travailler.
Monsieur doit être à son travail à 8h00 et ne va pas tarder à s’en aller. Sa maison est sens dessus dessous, en pleine rénovation. Il y a une cheminée dont il souhaiterait se débarrasser, il a donc fait appel à moi pour l’abattre et tout remettre en état. La plupart des meubles se trouvent dans le garage et seules une chaise et une table demeurent encore dans la salle de séjour. Les placards de la cuisine sont vides et à moitié démontés, et la machine à café se trouve sur le plan de travail. Il s’est probablement installé à l’étage et vit provisoirement dans sa chambre.
Ouf, il s’en va, au revoir Monsieur. Quel homme affairé, il ne sait pas se taire une minute. Je suis soulagé qu’il soit parti, il commençait à me fatiguer et la journée vient à peine de commencer.
Donc, je peux utiliser la machine à café, je vais toujours commencer par ça, tiens. La remplir d’eau, placer le filtre, verser le café et le faire couler.
Il est tôt dans la matinée et tard dans l’année, la luminosité extérieure est encore relativement faible et je cherche l’interrupteur pour allumer la lumière. Tandis que le café coule goutte à goutte, je décharge mes outils et, en particulier, la radio. Je l’installe dans la cuisine sur une partie du plan de travail qui subsiste, elle y est au moins en sécurité. J’ai une prise électrique et je peux préparer le café en musique. Je déroule la rallonge, branche le décintroir électrique et, tel Rambo armé de sa mitrailleuse, je pousse le bédane contre la cheminée pour la briser en mille morceaux, j’appuie sur l’interrupteur pour mettre l’installation en marche et,.....vlan. Plus de lumière, plus de radio et probablement, mon dieu quelle catastrophe, plus de machine à café. Comment est-ce possible ? Une panne de courant !
Je pars à la recherche du coffret de raccordement électrique au rez-de-chaussée mais impossible de le trouver. Il doit probablement se trouver dans la cave. J’appuie sur l’interrupteur pour allumer la lumière de la cave mais rien à faire. La cave est plongée dans l’obscurité la plus totale, aucune lumière, aucune grille d’aération d’où pourrait filtrer un rai de lumière, absolument rien. Ma lampe de poche s’avère être la seule solution. Il me semble que je dois en avoir une dans ma voiture mais je l’utilise tellement rarement que je ne parviens pas à mettre immédiatement la main dessus.
À la lueur de la lampe de poche, je descends l’escalier et disparaît dans la cave. Bingo, là, contre le mur, se trouve toute l’installation électrique. Avant de me lancer dans mes recherches, j’aurais toutefois mieux fait d’attendre d’avoir terminé ma descente et d’éclairer devant moi, j’aurais vu que l’avant-dernière marche de l’escalier manquait. Ne jamais faire confiance à un escalier étrange dans une cave étrange, un escalier caduque combiné à une méconnaissance totale de la position réelle du sol de la cave, et me voilà en train d’effectuer une descente en piqué avant de me cogner la tête contre le mur, boum. Aïe, aïe, aïe, qu’est-ce que ça fait mal. La lampe de poche tombe à terre et mon chapeau, où est mon chapeau ?
Je suis assis sur l’escalier de la cave, la tête entre les mains. La lampe de poche diffuse un rai de lumière sur le sol. D’abord ce bavardage incessant du propriétaire, puis la coupure d’électricité et me voilà maintenant en train de geindre et de me lamenter sur l’escalier de la cave. Cette maison est maudite. Le café, il doit déjà avoir coulé, en partie en tout cas. Je rampe sur mes genoux jusqu’à la lampe de poche, cherche mon chapeau qui a atterri sur une petite étagère et, empli de compassion pour ma petite personne, j’aspire à une bonne tasse de réconfort.
Le café a entièrement coulé. Une chance dans toute cette malchance. Je prépare la tasse de café censée me consoler, verse du lait et du sucre et vais m’asseoir sur la seule chaise encore présente dans la salle de séjour, tout en frictionnant les zones douloureuses de mon corps.
O ma chère mère, pourquoi m’as-tu enfanté, je ne m’en sors pas, la vie est bien trop compliquée.
Je jette un regard sur la table. Un petit pot, encore un petit pot, un stylo et du papier, des bricoles par ci, des bricoles par là, hé, qu’est-ce que c’est que ça ? Un insigne des douanes et des épaulettes noires sur lesquelles sont brodées deux lignes noires et trois étoiles. Hé là-bas, Monsieur est douanier. Mais ça explique tout. Des gens qui empoisonnent la vie des autres. Et bien mon ami, tu es parvenu à tes fins, je ne suis chez toi que depuis une heure et je n’en peux déjà plus. Cela explique le tempérament de Monsieur. Si tu empoisonnes la vie des autres pendant des années sous le couvert de la devise : « je fais mon travail », tu ne peux quand même pas t’attendre à ce que survienne soudain quelqu’un qui va t’envelopper de tout son amour.
Comme quoi certaines personnes croient encore à Saint-Nicolas. Alors il ne te reste plus qu’à chercher du plaisir auprès de tes congénères.
« Les femmes !!! » « Mon pauvre ami. »
Je comprends à présent sa remarque méprisante. Comme quoi, les gens se dévoilent, si tu n’avais pas laissé traîner tes affaires, je n’aurais pas su que tu exerçais un métier de brigand. Raconte à quelqu’un que tu es douanier et tu verras, il ne tardera pas à tirer une drôle de tête.
Je regarde le sol en direction de mon décintroir désoeuvré.
Allez, en avant ou c’est fini.
Je me relève mollement, attrape ma lampe de poche et redescends l’escalier de la cave.
' Take two, watch out, part is missing.'
J’ouvre le boîtier à fusibles. De vieux fusibles, pas un système automatique que l’on remet en place d’un seul clic, non, de vieux fusibles. On ne les retrouve plus que dans un musée, derrière une glace, accompagnés de la mention : fusibles du siècle dernier. Comment savoir lequel ne fonctionne plus ? Je jette un oeil au placard à compteurs, celui-ci est moderne, le fusible principal est automatique et il est encore allumé. Six fusibles, heureusement ils ne sont pas nombreux. J’en débranche un et l’étudie attentivement. Ah, un fil y est attaché d’un pied à l’autre. Je regarde le boîtier dans lequel se trouvent les fusibles et découvre un petit bout de carton enveloppé d’un fil de cuivre argenté. Tiens, tiens, Monsieur dispose de matériel de réparation, donc il a déjà rencontré le même problème. Les ennuis semblent assez fréquents dans cette maison. Je retire un à un les fusibles jusqu’à ce que je trouve celui qui fait défaut, le fil de réparation est coupé. Trouvé. Je prends le morceau de carton et lit les indications. Fil de réparation pour 6 ampères. 6 ampères ? Juste ce qu’il faut pour une machine à café et une radio, pas étonnant que mon décintroir ait fait exploser les fusibles. Avec ma connaissance de maçon en matière d’électricité, j’invente une théorie, relier les pieds à une reprise correspond à 6 ampères. Deux fois, cela fait 12 ampères, trois fois, quatre fois, OK, 24 ampères, cela devrait suffire. J’introduis à nouveau la fiche et, oui, j’entends ma radio fonctionner. Fier de moi, je remonte l’escalier, j’empoigne mon décintroir tel Rambo, le met en marche et voilà comment réparer l’électricité ‘façon maçon’.
Dur labeur, l’outil est lourd comme du plomb
et je fume trop. Je deviens trop vieux pour ces bêtises. L’outil cogne dans la cheminée et fait voler les briques en éclats. Au bout d’un moment, une telle quantité de gravats s’est accumulée que je ne sais plus où poser les pieds. Il faut d’abord que je transporte quelques débris jusqu’à la remorque à l’aide de ma brouette. Je pousse la brouette pleine à craquer en direction de la remorque et bang, psssss. Qu’est-ce qui se passe encore ? Un pneu crevé. Comment est-ce possible ?
J’examine le pneu et qu’est-ce que je vois ? Une pince pour fixer le fil électrique au mur dans laquelle est fiché un clou. Elle était sur le sol et je ne l’ai pas vue. Bon sang et je n’ai pas de pneu de rechange. Du café ! Il me faut du café.
Ma tasse de café à la main, je regarde par la grande fenêtre donnant sur le jardin. Un jardin, Monsieur a un jardin, donc Monsieur doit aussi être un peu jardinier. Et tout jardinier qui se respecte possède une brouette, il me semble. Si j’avais un jardin, où est-ce que je rangerais ma brouette ? Dans le garage ou dans mon abri de jardin et que vois-je justement au fond du jardin ? Un abri de jardin. Je dépose sur la table la tasse de café que je viens à peine de me servir et entreprends de me lancer à la recherche de ce si précieux outil. Pas de chance, aucune brouette dans la cabane. Et encore pas de chance, elle n’est pas non plus dans le garage. Où Monsieur a-t-il caché sa brouette, si toutefois il en a une ? L’abri de jardin continue à retenir mon attention et je m’en approche à nouveau pour l’inspecter. Bingo, je découvre une brouette derrière la cabane. Des séjours prolongés à l’extérieur l’ont oxydé, mais bon, une brouette est une brouette. J’attrape le tas de ferraille et le pousse devant moi en direction de la maison. Finalement, cette journée va quand même s’avérer productive, pensais-je en moi-même, je vais faire disparaître cette cheminée. Par précaution, j’inspecte le sol à la recherche d’éventuels attributs dangereux.
Je pousse la brouette pleine de gravats sur la planche pour essayer d’atteindre la remorque et décharger les gravats. À cause de la pluie, les coussinets de la roue sont probablement rouillés, le grincement est tellement assourdissant que j’en ai mal aux oreilles et la déplacer est une véritable corvée. La brouette est tellement lourde que la roue refuse de tourner. Un jardinier ne la charge que d’herbe ou de branches mais un ouvrier du bâtiment pousse des gravats lourds et doit encore escalader la planche. Je ne parviens pas à prendre suffisamment de vitesse pour la pousser jusqu’en haut et atteindre la remorque. Me voilà à bout de force, en train de me balancer avec une brouette qui n’a qu’une envie : redescendre, tandis que je tente vainement de la pousser jusqu’en haut. Je dois prendre une décision ; je lâche donc la brouette et descends de la planche à reculons. Entre-temps, je trébuche et m’écrase subitement contre le sol. Aïe, aïe, aïe, qu’est-ce que ça fait mal de nouveau. La brouette bascule et déverse son contenu à terre, derrière la remorque et non pas à l’intérieur comme prévu. Quant à moi, je suis couché au sol, tel le Christ cloué sur la croix, les bras écartés et le dos contre terre.
Où est mon chapeau ? J’ai déjà perdu mon chapeau à deux reprises en deux heures à peine. C’est fini, j’en ai assez, je prends la remorque et je retourne chez moi. Demain est un autre jour, je verrai bien comment se présenteront les choses. Je me retourne sur le flanc et rampe sur le ventre pour atteindre mon chapeau. Cette maison est ensorcelée. Quel clown accepterait de travailler pour un type des accises. Pas de facture, ce furent ces premiers mots quand je lui ai fait part de mon prix, je ne paie pas de TVA. Mais dans quelle galère j’ai atterri ? C’est de l’inconscience.
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